L’inscription, un coup du destin
Le lendemain de mon premier full Ironman, je vois une notification : "Ouverture des inscriptions pour le mythique Challenge Family Roth dans 5 minutes".
3500 participants, l’une des plus grosses organisations de triathlon au monde, des places qui partent en moins de deux minutes…
Me réveillant avec les courbatures de la veille, je me dis : "Pourquoi pas essayer ?"
BINGO, je suis pris !! Je reçois un mail de confirmation : dans un an, je serai sur la ligne de départ d’un nouveau full Ironman. Mais dans quoi me suis-je encore embarqué…

Une préparation de six mois
Ce genre de course ne s’improvise pas, elle se prépare six mois à l’avance. Comme l’année précédente, je fais confiance à François, mon coach de toujours, pour la course à pied et le vélo.
Seul problème : après mon premier Ironman, j’ai totalement coupé l’entraînement pendant plusieurs mois. Résultat ? Un niveau catastrophique, tout est à reconstruire… tout en visant un chrono meilleur que 11h48.
On part sur 3 séances de course à pied, 3 de vélo et 2 de nage. Ce qui ne fait pas moins de 8 séances avec en supplément des entraînements au fitness (beaucoup de cours collectifs et du renforcement haut du corps) par semaine !
Les progrès arrivent rapidement : mes allures s’améliorent, mes watts augmentent, mes chronos explosent. Je pulvérise mes records sur 10 km et semi-marathon, je me sens en forme !! Malgré ces notes positives, comme l’année d’avant, j’ai un gros down en mai où je remets tout en question : Pourquoi je fais cela, pour qui, pourquoi,… À quoi ça rime de s’entraîner 20h par semaine ? Je suis à la limite du burn-out sportif. Il m’est arrivé quelques fois de craquer en fin d’entraînement… dur. Par chance, Gustavo, une nouvelle connaissance du village, prépare son premier triathlon. On fait quelques séances ensemble, ça me rebooste.
Pour me rassurer avant Roth, je m’aligne sur l’Ironman 70.3 de Venise en mai (1,9 km de nage, 92 km de vélo, 21 km de course à pied). Je claque un 4h48, c’est énorme !
Dernière ligne droite avant Roth, la prépa se passe bien. Direction l’Allemagne.

Un défi en solitaire
Roth, c’est à 7 heures de route de chez moi et autant depuis la Belgique. Faire venir mes proches aurait été trop compliqué : trop de route, trop d’organisation, trop de frais. Je décide donc d’y aller seul. Quoi qu’il arrive, je ne pourrai compter que sur moi-même.
J’arrive en Allemagne le vendredi soir pour avoir un samedi plus léger : récupérer le dossard, assister au briefing, déposer le vélo, préparer les sacs de transition…. La journée passe à une vitesse folle !
Ma sœur m’envoie une vidéo où ma famille et mes amis me font des messages d’encouragement, ça me touche énormément… Après ces émotions, je rentre dans ma bulle, je suis concentré sur ce que je vais devoir accomplir.
Jour J : 3,8 km de natation, 180 km de vélo, 42,2 km de course
Nuit plutôt bonne, réveil à 5h00. J’avais tout préparé la veille pour ne pas avoir de surprise. Petit déjeuner, salle de bain, on est parti ! Je suis hyper concentré, je ne dois rien oublier, chaque détail compte, car personne ne sera là pour m’aider en cas de problème.
Sur place, je souffle un peu. Tout est en place, il n’y a plus qu’à dérouler. On a de la chance d’avoir une météo idéale, j’entends que l’eau est à 23 degrés ! Tout porte à croire que je vais passer une belle journée. Dernier contrôle du vélo, des pneus, des bidons. J’enfile ma combinaison de nage. Principalement, ça parle anglais donc je vais presque passer la journée (et les 3 jours) à me taire et à observer.
Arrive l’heure de ma vague (on part par 200 athlètes). Je me jette à l’eau « Wow qu’elle est bonne ! ». On y est, on ne peut plus faire marche arrière. Tous ces mois d’entraînement, on verra si on en récolte les fruits. L’ambiance est juste folle : des milliers de spectateurs, des coups de canons, des avions et des montgolfières au-dessus du plan d’eau. Du jamais vu ! 3… 2… 1… BOUM c’est parti !!!

Natation : un long fleuve (presque) tranquille
On commence par 3800m de nage. N’étant pas excellent nageur, je ne prends aucun risque de me cramer. Je pars tranquillement en essayant de prendre les pieds des particpants (phénomène d’aspiration dans l’eau). Au début, ce n’est pas évident, car le pack est très dense mais arrivé au 1000m, j’accroche un gars qui nage bien. Je jauge quelques minutes si je ne vais pas en faire de trop derrière mais c’est tout bon, lui, je le garde ! Ça va même l’énerver, car je touche parfois ses pieds, il change de trajectoire, mais je fais le forcing pour rester derrière lui. À 3500m, je lâche prise et termine frais. Je sors de l’eau en 1h15 (+- 2’00/100m) ! Super content, je me sens bien !

Transition 1 : service 5 étoiles !
Du jamais vu… il y a des dizaines et des dizaines de bénévoles prêts à nous accueillir pour nous aider ! Une femme m’accueille, me file mon sac, m’aide à enlever ma combi. Service 5 étoiles ! Elle me parle, mais je ne comprends rien, on s’échange de grands sourires et je la quitte en l’embrassant. Très certainement ma T1 la plus rapide jamais réalisée. Chaussures mises, casque placé, porte-dossard dans le bon sens, je me dirige vers le vélo.
180 km de vélo : le premier combat
Une superbe nage et une T1 de l’espace, je suis motivé comme jamais ! Je m’étais fixé de faire le vélo en +- 5h30 donc on ne chôme pas, on pousse. Je suis très vite calmé, car j’ai de véritables couteaux dans les jambes !!! Je n’arrive pas à pousser comme à l’entraînement. J’avais déjà eu ça l’année d’avant et à Venise. La colère monte en moi, je suis désemparé. Immédiatement, je ne sais rien faire d’autre que de subir. J’essaye de réfléchir et de savoir d’où cela peut venir : manque de transitions aux entraînements, le trajet dans les pattes 2 jours avant, la nage qui m’a fatigué plus que je ne le pensais… Je me ressaisis. Lors de Venise, ce qui m’avait fait du bien, c’était d’envoyer de gros sprints quelques secondes… ce que j’applique, mais je reste très prudent, car on est parti pour 180 et non 90km ! La douleur s’en va mais après plus d’1h20 de course ce qui est énorme.
La nutrition est le 4e sport au triathlon, on ne peut pas minimiser cette partie si on veut perdurer. Je mange et bois en suffisance, plutôt habitué aux gels mais j’en ai vite marre. L’organisation propose la même marque que je consomme sous format de barre. Ca passe super bien, la chance ! Les ravitos sont encore une fois 5 étoiles, ils sont bien étalés pour avoir le temps d’attraper ce qu’il faut.
Finalement, la première boucle est passée vite et s’est bien déroulée. J’ai même 5 minutes d’avance sur les prévisions ! Sur le parcours règne une atmosphère de folie ! Il y a des milliers de personnes tout le long des 90km, c’est super motivant. Ambiance digne des routes du Tour de France !
Avant la course, on se fait toujours des dizaines de films : « Vais-je avoir une crevaison ? Vais-je être malade ? Devrai-je m’arrêter pour aller aux toilettes ? » Mais rien de tout ça, ouf ! Je clôture les 180km un peu déçu, car j’ai pris du retard sur le planning. Je le saurai plus tard, mais j’ai fait mon record sur 165km, donc extra ! J’ai vraiment hâte de laisser mon vélo, car j’en ai marre de rouler ^^

Transition 2 : plus rapide que la lumière
Comme à la T1, des dizaines de personnes nous attendent ! Une première personne prend mon vélo, une seconde me donne à boire et une troisième en possession de mon sac de transition m’amène près d’un banc pour me changer. Cela met mis moins de 2 minutes ! J’embrasse la bénévole (la fais rougir haha) et trottine vers la course à pied.

Marathon, nous voilà !
François m’a toujours dit : "La course commence quand tu poses le vélo." Ce n’est pas faux !
Je reprends mes esprits et prie pour que mes jambes ne me lâchent pas, car j’ai laissé pas mal de force sur le vélo.
J’avale une grosse portion de tarte au riz, un peu de Coca et d’eau et c’est parti ! Je fais quelques centaines de mètres et tout va bien ! Tout va même trop bien, je vole !!! Je dépasse des dizaines et des dizaines de personnes. 10km en 48 minutes, semi-marathon en 1h45, je crois rêver ! Je me mets à calculer : le marathon en 3h30 est possible !
Début de l’enfer
Les kilomètres passent, mais les allures commencent doucement à baisser. Passé le 28e km, je sens que mes forces m’abandonnent. Que se passe-t-il !? En plus des allures qui diminuent, je n’arrive plus à manger. Je carbure au Coca et à l’eau. Ça me rend nerveux, je me suis même emporté sur un pauvre volontaire. Je m’en suis d’ailleurs voulu très longtemps... il n’avait rien demandé, il faisait juste du mieux qu’il pouvait.
Passé le 30e, je décompte le moindre kilomètre et bientôt les moindres mètres. Je ne suis plus lucide, j’ai envie de me laisser tomber sur le côté et de me reposer. Je cours même les yeux fermés, car je suis épuisé ! Il reste 10km, mais c’est quoi 10 ?! J’en ai fait des centaines à l’entraînement ! Mais cela paraît une éternité…
L’ambiance est folle, les Allemands sont survoltés, les encouragements fusent, cependant cela ne suffit plus. Mon moral est au plus bas, mon objectif de 10h30 s’éloigne de plus en plus… Je dois limiter la casse à tout prix. Ma famille et mes amis sont omniprésents dans ma tête, mais c’est un combat que je dois mener seul contre moi-même. Vais-je y arriver ?
Depuis le km 35, j’alterne marche/run. Des crampes se font ressentir de partout, je suis lessivé, l’envie d’abandon est bien présente.
C’est à ce moment-là que je dois puiser au plus profond de mon âme pour trouver ce qui me restait de motivation et de détermination pour me permettre d’avancer. Je suis en pilote automatique, incapable de contrôler quoi que ce soit. Mes souvenirs sont flous, je ne ressens plus que l’épuisement. Plus je me rapproche de l’arrivée, plus il y a de gens qui m’encouragent, c’est juste fou ! Malgré les encouragements, je marche de plus en plus. Je vois le panneau km 40, la tête me dit de courir, mais le corps m’a définitivement abandonné. Même au 41km, rien ne se passe dans ma tête, je veux juste en finir.

La fin, au bout du bout
Je rentre dans la fameuse arène. Quelle ambiance ! La foule est en feu, on me crie de sprinter jusqu’à la ligne, mais je veux savourer cet instant. Il n’y en aura pas beaucoup d’autres comme celui-là dans ma vie. Je prends le temps de faire le tour… de toute façon, impossible d’accélérer. Chaque pas me rappelle l’ampleur du défi. Je franchis enfin l’arrivée. L’an dernier, j’avais pensé : « Ouf, je l’ai fait. » Cette fois, c’est plutôt : « Ouf, c’est terminé… » Marathon bouclé en 3h50. Temps final : 10h54 !


La journée n’est pas terminée
Autour de moi, les athlètes retrouvent leurs proches : accolades, baisers, rires, larmes… Mais moi, rien de tout ça. Je prends ma médaille et m’effondre sur un banc. J’ai puisé si loin dans mes ressources que, pendant 45 minutes, je suis incapable de bouger, de penser, de parler. Puis, lentement, je reprends mes esprits. Je récupère quelques forces au ravitaillement d’arrivée, passe un coup de fil à mes parents, et file sous la douche. Mais l’aventure n’est pas encore terminée : mes sacs de transition, retrouver mon vélo (qui n’est pas au même endroit que l’arrivée), retourner jusqu’à la voiture… Bref, sous l’arche à 19h00, de retour à l’appartement à 22h45. Long. Très long.
